Amar Abderrahmani, directeur d’une des trois équipes invitées à rejoindre l’institut européen de génomique du diabète (EGID)

Amar Abderrahmani s’associe au projet EGID, aux côtés de Philippe Froguel, Bart Staels et François Pattou*. Pour cela, il a été contraint de déménager de Lausanne à Lille.

Pourquoi avez-vous rejoint EGID ?

J’intègre le premier institut labellisé sur le diabète en France pour renforcer la recherche sur la maladie et déterminer les causes du diabète de type 2. Ce dernier représente 90% des diabètes décelés. Il est dû à l’arrêt de la sécrétion d’insuline (hormone qui participe à la régulation du taux de glucose dans le sang ou glycémie) par les cellules bêta du pancréas.

Pourquoi avez-vous choisi la cellule bêta comme thématique de recherche?

Le diabète peut se définir comme étant une maladie de la cellule bêta. Celle-ci produit et libère l'insuline. La destruction des cellules bêta conduit au diabète de type 1 tandis que la perturbation de leur fonctionnement entraîne le type 2. Or, il existe peu de traitements pour soigner cette cellule quand elle est déficiente à produire de l’insuline. Le diabète affecte trois millions de personnes en France et 350 millions dans le monde. Notre laboratoire s’oriente vers deux axes de recherche: l’étude des mécanismes de protection de la cellule bêta et le blocage de ces mécanismes responsable de sa dégénérescence.

Votre équipe était basée à l’Université de Lausanne. Vous avez répondu à un appel à projets pour venir à Lille?

C’est une longue histoire. Je connais Philippe Froguel depuis de nombreuses années. J’ai effectué ma thèse dans son laboratoire il y a plus de 15 ans (en 1996). Philippe est venu me voir à Lausanne il y a six ans et m’a exposé son projet de créer cet institut du diabète. Il était question de réunir les trois unités fondatrices et d’accueillir de nouvelles équipes aux compétences complémentaires. Depuis, nous n’avons cessé d’en discuter ; lors de mes visites à Lille et des siennes à Lausanne. Philippe m’a convaincu de demander une chaire d’excellence à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) puis de rejoindre le projet EGID. J’ai suivi ses conseils et contre toute attente, j’ai obtenu la chaire. J’ai ensuite beaucoup réfléchi et je me suis dit que la recherche que je menais à Lausanne serait plus valorisée à Lille. Peu de chercheurs français travaillent sur la cellule bêta contrairement à beaucoup de leurs homologues suisses.

Comment s’est passé votre recrutement ?

J’ai eu plus de légitimité pour arriver dans EGID quand j’ai obtenu la chaire de l’ANR.

Toute votre équipe vous a suivi ?

Une partie de mon équipe m’a suivi. Quatre personnes sont venues de Suisse : deux doctorantes, de Lausanne ; un spécialiste dans la physiologie de l’animal et des métabolismes, de Genève et un spécialiste des îlots et des cellules constituant les îlots, de Berne. Aucun n’a pas hésité une minute. Nous sommes arrivés l’automne dernier. Depuis, j’ai recruté deux assistants ingénieurs et un ingénieur d’études de la région.
Tout cela a dû demander une certaine organisation, au niveau administratif et autre ?
Cela a été un peu compliqué. Les premiers mois ont été pénibles. Il faut dire que le contexte l’était aussi. J’ai perdu mon père l’hiver dernier. Et administrativement, il a fallu refaire tous les papiers. Mon épouse qui était enceinte a eu beaucoup de difficultés à être prise en charge par la sécurité sociale. Mais aujourd’hui, tout est réglé.

Quel est le statut de votre équipe aujourd’hui?

Mon équipe est rattachée à celle de Philippe Froguel mais sommes hébergés dans le laboratoire de François Pattou. L’intégration se fait en douceur. Et je suis en train de constituer un dossier pour le prochain plan quiquennal pour devenir équipe accueil universitaire. Tout se concrétisera à l’automne prochain.

Connaissiez-vous la France et la ville de Lille avant de partir ?

Je suis originaire de la région.

La manière de vivre et de travailler des Français est-elle très différente de celle des Suisses ?

Il y a des différences pratiques : le temps de travail (les Suisses travaillent 41h30 et les Français, 35) et les congés (les Français bénéficient d’une semaine supplémentaire de vacances). En général, les Suisses se plaignent moins et reconnaissent davantage la valeur du travail. Ceci s’explique par le fait que dans le canton de Vaud, les gens sont protestants, calvinistes ou luthériens.

La recherche en biologie santé en Suisse est-elle très en avance/en retard par rapport à celle qui se fait en France ? Quelles différences avez-vous notées ?

La Suisse est un petit pays qui possède d’importants moyens. Elle a compris qu’il fallait aider l’innovation et la recherche pour être performante et compétitive au niveau mondial. Le Fonds national suisse de recherche scientifique existe depuis 1952. Il encourage les jeunes chercheurs comme les chercheurs confirmés à poursuivre leurs travaux dans de bonnes conditions. Il finance un projet sur trois. Quand le projet est bon, la thématique porteuse, le chercheur reçoit un subside. Aujourd’hui, la Suisse récolte les fruits de la politique menée. Il y a beaucoup d’entreprises de biotechnologie. En France, l’ANR n’a été créée que tout récemment (en 2004). Et à part elle, il n’existe, à mon avis, pas d’autres structures auprès desquelles obtenir des fonds. La compétition est donc rude.

L’Université suisse a-t-elle un mode de fonctionnement très différent de son homologue française ?

Il m’est difficile de répondre à cette question car je n’ai pas encore commencé à enseigner. Je suis ravi qu’il existe une unité d’enseignement (Master M1) autour de la problématique du diabète, à la Faculté de Médecine. Je suis heureux de pouvoir de nouveau enseigner. A date, j’ai eu beaucoup de demandes. J’espère que les inscrits seront nombreux.

Combien d’heures d’enseignement êtes-vous tenu d’effectuer ?

L’obtention de la chaire d’excellence de l’ANR me dispense des 2/3 d’enseignement. Il m’en reste 1/3 à effectuer, soit l’équivalent de 60 heures dans l’année. En Suisse, les chercheurs n’enseignent pas autant, ils consacrent davantage de temps à leurs travaux.
Par ailleurs, il y a un autre projet qui me tient à cœur (à moi et au président de l’Université Lille 2), c’est la création d’une université d’été. Cela existe à Lausanne (l’université de Lausanne et l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne organisent chacune la leur). Cela attire de nombreux étudiants étrangers et permet de faire connaître la ville, en plus de contribuer au rayonnement de l’institution organisatrice.

Pourriez-vous me rappeler quel est votre cursus/parcours ? Etes-vous biologiste de formation?

Je suis biochimiste. J’ai effectué mes études à l’Université Lille 1. J’ai une licence et une maitrise (Master I) de biochimie puis je me suis spécialisé en maitrise où j’ai obtenu un certificat de chimie pharmaceutique délivré par l’Université Lille 2. Après la maitrise, je suis parti en Espagne grâce au programme Erasmus. J’étais le premier étudiant lillois à aller à l’Université de Valence ! C’était en 1994. Je me suis retrouvé dans un laboratoire de biologie moléculaire. Je n’y connaissais pas grand-chose mais ce domaine m’a subjugué. Je suis rentré en France pour accomplir mon service militaire. Et depuis le DEA (Master II), je me consacre à la biologie moléculaire et cellulaire. J’ai effectué mon DEA en cancérologie puis ma thèse chez Philippe Froguel entre 1996 et 1999. En 1999, je suis parti à Lausanne où je suis resté cinq ans en tant que post doctorant. En 2004, je suis devenu directeur de laboratoire et privat-docent de l’université de Lausanne. Cette année correspond à la période où je reçois mes premiers fonds de façon indépendante. Entre 2004 et 2011, j’obtiens la chaire d’excellence de l’ANR et des subventions de l’Europe. Puis le titre de professeur de l’Université Lille 2.

Qu’est-ce qui vous motive le plus dans le poste que vous occupez ?

J’aime la recherche et l’enseignement. Pour moi, ce titre de professeur représente beaucoup. En début de carrière, j’aurais pu être chercheur (à 100%), passer des concours pour entrer à l’Inserm ou au CNRS mais j’ai choisi la voie de l’enseignement / recherche. J’ai envie de transmettre ma passion aux futures générations. Je souhaite leur expliquer que le métier de chercheur est une vocation, qu’il faut s’y consacrer à 200%. C’est un métier très prenant. Prenant mais passionnant. Je trouve regrettable qu’il n’attire plus les jeunes. Mais je peux le comprendre. Il est de plus en plus difficile et compétitif. Il faut exceller, publier en quantité et savoir trouver des fonds. Les étudiants ne sont ni préparés face aux dangers qui les guettent, ni correctement informés sur les débouchés qui existent. Bon nombre d’entre eux abandonnent après leur thèse. Un thésard sur deux, parmi tous ceux que j’ai connus, ne poursuit pas sa carrière en recherche. Ils vont enseigner en collège ou lycée. La France est le seul pays qui, à ma connaissance, propose des postes de chercheurs permanents. Mais il faut se battre pour les obtenir car il y en a peu. Et les règles pour les obtenir ne sont pas claires. Ailleurs, cela n’existe pas. Il faut faire ses preuves jusqu’à ce que des postes de professeur par voie de concours soient disponibles. Mais ces derniers se présentent tardivement dans une carrière. Avant il faut bien survivre. C’est pour cela qu’il faut aimer impérativement son métier pour pouvoir durer.

Et à l’inverse, y a-t-il des aspects de votre travail que vous n’aimez pas ?

Je ne me pose jamais cette question. Le pessimisme ne me plait guère. Je vis les moments les plus difficiles comme des étapes à surmonter. Il y a des tâches où je suis moins à l’aise (la communication, le management) et où je dois m’améliorer. Mais j’apprends sur le tas. Selon moi, il faut toujours aller de l’avant.

Petit, vous imaginiez-vous chercheur ?

Pas du tout. J’ai eu une éducation un peu particulière. Je suis issu d’une famille d’ouvriers. Plus jeune, je ne me serais jamais imaginé professeur à l’université et directeur d’une équipe de recherche. Mes parents m’ont toujours répété que dans la vie, rien ne vous est dû, qu’il faut se battre pour le gagner. Ils étaient très combatifs. Mon père était boxeur. Il a fondé son entreprise à partir de rien. Il a construit sa carrière de ses mains. Il m’a transmis ce savoir-faire. J’ai moi-même fait de la boxe en tant qu’amateur. Cela m’a forgé le caractère et appris à toujours tirer le meilleur de moi-même.

* Directeurs des équipes fondatrices d’EGID
- CNRS UMR 8199 « Génomique et maladies métaboliques » dirigée par le Pr Philippe Froguel (Université Lille 2 Droit et Santé - CNRS - Institut Pasteur de Lille)
- Inserm U 859 « Biothérapie du diabète » dirigée par le Pr François Pattou (Université Lille 2 Droit et Santé - CHRU Lille - Inserm)
- Inserm U 1011 « Récepteurs nucléaires, maladies cardiovasculaires et athérosclérose » dirigée par le Pr Bart Staels (Université Lille 2 Droit et Santé - Institut Pasteur de Lille - Inserm)

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