Christian Doerig, Département de Microbiologie, Université Monash (Melbourne, Australie)

Christian Doerig dirige le Département de Microbiologie à l’Université Monash, à Melbourne, en Australie. En quelques années, le chercheur d'origine helvétique a déménagé de Glasgow en Ecosse à Melbourne, en passant par Lausanne, en Suisse. Portrait d'un chercheur globe-trotteur.

Vous dirigez le Département de Microbiologie à l’Université Monash, à Melbourne, en Australie, depuis plusieurs mois. Quelle est la date exacte de votre entrée en poste?

Le 1er novembre 2011. Avant d’arriver en Australie, j’ai fait une halte à Bornéo, en Malaisie. J’ai rendu visite à un collègue à l’Université de Malaisie/Sarawak. Il y a quelques années, ce collègue a découvert la cinquième espèce de Plasmodium qui infecte l’être humain et qui, jusqu’alors, n’était connue que comme parasite de singes.

Vos recherches sont axées sur le paludisme ? Quelle est votre thématique de recherche exactement?

Mon équipe et moi-même cherchons à élucider les mécanismes moléculaires à la base de la prolifération et du développement, dans les globules rouges humains, des parasites responsables du paludisme. Une fois entrés dans le globule rouge, les parasites peuvent, soit se multiplier et produire une nouvelle génération de parasites capable d’infecter de nouveaux globules rouges (ce qui est responsable de la pathologie du paludisme), soit se différencier en cellules spécialisées dans l’infection du moustique vecteur (ce qui est essentiel pour la transmission de la maladie). Ceci nous a mené à caractériser une famille d’enzymes (les protéines-kinases) qui jouent un rôle fondamental dans ces processus.

Pourquoi avez-vous choisi cette thématique ?

Parce qu’elle concerne un problème de biologie fondamentale fascinant (comment un organisme extrêmement distant des organismes modèles, comme la levure ou les cellules de mammifères, régule-t-il sa reproduction et son développement ?) d’une part et d’autre part, parce qu’il permet d’identifier de nouvelles cibles pour la chimiothérapie anti- paludique. Cette maladie tue un million d’enfants par an, et la résistance du parasite aux anti- paludiques disponibles s’étend. Il est donc essentiel et urgent d’avancer dans ce domaine.

Vous et vos collègues de l’Université de Leicester au Royaume Uni avaient découvert qu’un groupe d’enzymes, appelées protéines kinases, était un élément essentiel à la réplication et à la survie du parasite du paludisme dans le sang humain et vous avez noté qu’en empêchant ces protéines de fonctionner, vous pouviez le tuer. Ces travaux ont fait l’objet en novembre dernier d’un article dans la revue « Nature Communications ». Aujourd’hui, vos partenaires dans l’industrie pharmaceutique testent des milliers de composants chimiques pour voir lesquels permettront d’inhiber les enzymes. Quelles pistes vous reste-t-il à explorer ?

Un développement très intéressant a eu lieu ces deux dernières années dans le contexte de la coopération industrie-académie sur les maladies négligées, et sur le paludisme en particulier. Plusieurs grandes compagnies ont consacré des ressources au criblage de leurs collections de composés sur des cultures de parasites, ce qui a permis la constitution d’une « malaria box », c'est-à-dire d’une collection de plusieurs dizaines de milliers de molécules, dont on sait qu’elles tuent le parasite, mais pas les cellules humaines sur lesquelles elles ont été testées en parallèle. La « malaria box » est une « pépinière de molécules » qui contient des candidats potentiels pour un développement vers de nouveaux médicaments. Il s’agit maintenant d’identifier les cibles moléculaires de ces composés. Nous travaillons avec l’une de ces grandes compagnies pour tester l’effet des molécules de la « malaria box » sur les kinases du parasite.

Qu’est-ce qui vous motive le plus dans le poste que vous occupez ?

Ce qui me motive, du point de vue de la recherche, est la confrontation avec des résultats solides mais inattendus. Cela n’arrive pas tous les jours, mais c’est très excitant ! C’est par exemple, notre découverte d’une nouvelle famille de kinases spécifique des parasites ou celle du rôle des kinases du globule rouge dans la survie du parasite.

Et en ce qui concerne la direction de mon groupe de recherche et du département dont j’ai la responsabilité, mobiliser et intégrer l’énergie et la motivation des mes collaborateurs en vue d’atteindre des objectifs ambitieux est un challenge intéressant.

En quelques années, vous avez déménagé de Glasgow, en Ecosse, à Melbourne en Australie, en passant par Lausanne en Suisse ! Pourriez-vous m’expliquer la raison de tous ces déplacements ?

J’ai passé presque huit ans à Glasgow. Le laboratoire était très bien intégré au sein du Centre d’excellence du « Wellcome Trust Centre for Molecular Parasitology » et les projets ont progressé de façon significative. Mais le terme du mandat de huit ans du laboratoire approchant, il était important de penser à la suite. Comme l’expérience écossaise avait été très positive, j’ai souhaité la renouveler dans un autre pays. Et le « Global Health Institute», qui venait de s’établir au sein de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), en Suisse, représentait une excellente opportunité.

Pourquoi avez-vous quitté l’Inserm et l’EPFL pour l’Université Monash ?

En juillet 2010, j’ai été contacté par l’Université Monash, qui m’a invité à déposer ma candidature pour le poste de Directeur du Département de Microbiologie. A l’époque, les perspectives d’avenir de l’Unité Inserm à l’EPFL semblaient compromises, de par les orientations de politique internationale de l’institut concernant les Unités à l’étranger d’une part, et d’autre part, de par le modus operandi de l’EPFL qui s’accommodait mal avec celui d’un laboratoire Inserm (par exemple, l’accueil d’une équipe Avenir en son sein n’a pas été possible malgré l’accord de l’Inserm). J’ai déposé ma candidature à l’Université Monash, ai été invité à Melbourne pour une entrevue et ai immédiatement reçu une offre très attractive.

Puis, je me suis entretenu avec les hautes instances de l’Inserm et de l’EPFL qui ont confirmé mes appréhensions quant à la viabilité à long terme de l’Unité Inserm à l’EPFL. J’ai donc accepté l’offre de l’Université Monash. Le défi est de rehausser l’intégration interne, les performances et la visibilité du Département de Microbiologie, tout en développant ma propre thématique de recherches sur la kinomique fonctionnelle des parasites responsables du paludisme. Melbourne est un pôle mondial pour la recherche fondamentale sur cette maladie, et nous avons d’ores et déjà établi des collaborations qui s’avèrent très productives avec des groupes locaux de profil international, comme ceux d’Alan Cowman (Melbourne Uni) et Brendan Crabb (Burnet Institute).

Je précise que je reste attaché administrativement à l’Inserm, bénéficiant d’un détachement pour une durée initiale de cinq ans. Et je suis en train d’explorer la possibilité d’établir un statut de Laboratoire Associé avec des labos Inserm en France.

Votre famille vous suit à chaque fois ? Cela doit, je présume, demander une certaine organisation ?

Tout à fait, et cela ne serait pas possible sans la flexibilité et le soutien de mon épouse Caroline. Mes quatre plus jeunes enfants (âgés de 5, 10, 13 et 15 ans à la date du départ) nous ont suivi mais ils n’avaient pas vraiment le choix, les pauvres ! Ils sont cependant très contents de découvrir un nouvel environnement et Melbourne et sa région sont fascinants… Heureusement, ils sont parfaitement bilingues suite aux huit années passées à Glasgow. Mes deux aînés sont restés en Suisse pour terminer leurs études en pédagogie et en biophysique (à l’EPFL).

Connaissiez-vous l’Australie avant de partir? La manière de vivre et de travailler des Australiens est-elle très différente de celle de faire des Ecossais, des Suisses ou des Français ?

J’avais visité la région de Melbourne à l’occasion d’un congrès international il y a quelques années, et j’en étais reparti avec une excellente impression. J’ai un fort intérêt pour les sciences naturelles, et la biodiversité locale est exceptionnelle.

Chaque pays (et même chaque région) possède des particularités qui lui sont propres, notamment en ce qui concerne les habitudes quotidiennes. Ce qui rend très intéressante, du point de vue de l’expérience humaine, une carrière impliquant de longs séjours dans plusieurs pays - le corollaire en étant une capacité indispensable en flexibilité et adaptabilité !

La recherche en biologie santé en Australie est-elle très en avance/en retard par rapport à celle qui se fait en France ? Quelles différences avez-vous notées ? Donne-t-on aux chercheurs les moyens de travailler ?

Ces pays sont tous deux réputés pour leur recherche de pointe. Dans mon domaine qu’est la biologie du paludisme, la France et l’Australie comptent toutes deux des équipes d’excellence au niveau mondial, et j’ai la chance d’avoir pu établir des collaborations durables avec des collègues éminents de chaque côté du monde. L’Ambassade de France à Canberra a institué un programme visant à favoriser les coopérations scientifiques franco-australiennes (http://www.ambafrance-au.org/Cooperation-culturelle,711).

Le financement de la recherche australienne est entièrement basé sur la compétitivité des projets et des demandes de « fellowships ». A l’instar du reste du monde anglo-saxon, il y a peu ou pas de postes permanents en recherche pure.

L’Université australienne a-t-elle un mode de fonctionnement très différent de son homologue française ?

Une différence majeure en Australie est celle des droits d’inscription dont les étudiants doivent s’acquitter. Ils peuvent être très élevés en Australie, tant pour les études de premier et deuxième cycles que pour les thèses (on compte jusqu’à 30 000 dollars australiens ou 23 260 euros par an pour une inscription en thèse). Heureusement, il existe un système de bourses et de prêts. A part cela, les systèmes sont assez similaires. Les chercheurs exercent également une activité d’enseignement, à l’exception des bénéficiaires de « fellowships » gouvernementaux dédiés exclusivement à la recherche de pointe.

Pourriez-vous me rappeler quel est votre cursus ? Etes-vous biologiste de formation? Quel est votre parcours ?

J’ai obtenu un baccalauréat en sciences biologiques (avec spécialisations en zoologie et biochimie) à l’Université de Lausanne, un Master puis une thèse en virologie moléculaire à l’Institut Suisse de Recherches Expérimentales sur le Cancer (ISREC) à Lausanne, un premier post- doc aux Etats-Unis sur les virus et un second en Ecosse sur la malariologie moléculaire. J’ai décroché un poste de Chargé de Recherche à l’Inserm en 1997 puis de Directeur de Recherche en 2001.

Y a-t-il des aspects de votre travail que vous n’aimez pas ?

Du point de vue de la recherche, ce que je n’apprécie pas est la compétition à outrance qui finit par entraver l’avancée des connaissances plutôt que de la stimuler - comme une saine compétition devrait le faire. Ceci est dramatique dans un domaine comme celui du paludisme, où le besoin de nouvelles approches de contrôle thérapeutique est urgent.

Et en ce qui concerne la direction du département (et des structures de recherche comme les projets européens, que j’ai coordonnés), je déteste le poids des tâches administratives complètement inutiles. Une organisation administrative est bien évidemment essentielle, mais les tracasseries bureaucratiques sans utilité ont tendance à prendre de l’ampleur… Je pourrais écrire tout un livre à ce sujet !

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