David Meyre, professeur associé au Département d’épidémiologie clinique & biostatistiques de l’Université McMaster (Hamilton, Canada)

David Meyre est professeur associé au Département d’épidémiologie clinique & biostatistiques de l’Université McMaster, à Hamilton au Canada. Ancien numéro deux de l’Unité mixte de recherche lilloise « Génomique et Maladies Métaboliques » dirigée par Philippe Froguel, ce chercheur Inserm détaché à l’étranger revient sur les raisons de son expatriation.

Depuis quand es-tu à l'Université McMaster d'Hamilton ?

J’ai déménagé en Ontario en juin 2010 et débuté mon travail en tant que Professeur associé au Département d’épidémiologie clinique & biostatistiques en juillet 2010.

Pourquoi as-tu choisi le détachement ?

Je tiens à saluer l’Inserm qui offre à ses chercheurs la possibilité de partir en détachement. Cette option permet la réintégration rapide de scientifiques ayant acquis une expérience à l’étranger. C’est une sécurité en cas d’échec et cela a grandement influencé ma décision de tenter cette expérience risquée.

Pourquoi as- tu déménagé au Canada ?

Après avoir passé neuf ans dans le même laboratoire, je sentais qu’il était temps de sortir de ma zone de confort et de me lancer de nouveaux défis pour progresser.

Quels étaient ces défis ?

J’avais plusieurs objectifs en tête.

1) Je souhaitais acquérir davantage d’indépendance dans mon activité scientifique et je voulais savoir si j’étais capable de monter un laboratoire en partant de zéro.

2) Je désirais découvrir un autre mode de fonctionnement dans la recherche académique.

3) Plus stratégiquement, le prix du génotypage/séquençage étant appelé à baisser drastiquement, la vraie richesse dans le domaine de la génétique des traits complexes devient l’accès à de très larges cohortes multi-ethniques bien phénotypées et à des essais cliniques randomisés. Les chercheurs de l’université McMaster ont accumulé une biobanque de plus de 300,000 ADNs provenant de 70 pays différents. Je suis convaincu que l’inclusion de l’information génétique dans la pratique clinique courante peut à terme aider à mieux prévenir et soigner les maladies telles que l’obésité ou le diabète. L’université McMaster est donc une place privilégiée pour évaluer l’impact des nouvelles découvertes génétiques dans une perspective de médecine personnalisée. Un des concepts fondateurs de McMaster est « l’université dans l’hôpital » et McMaster est le lieu où a été inventé le concept de médecine basée sur l’évidence.

4) Je souhaitais également apprendre aux côtés de scientifiques de renom dans les domaines de l’épidémiologie, des biostatistiques, des essais cliniques et de la médecine basée sur l’évidence. Par exemple, le Professeur Salim Yusuf, avec qui je collabore activement, a été nommé deuxième scientifique le plus cité au monde pour ses travaux en 2011 dans la revue Science Watch! Travailler aux côtés de scientifiques aussi brillants est forcément formateur.

5) Je voulais améliorer mon niveau d’anglais (je n’avais pas eu la possibilité de faire mes études ou un séjour post-doctoral dans un pays étranger) et offrir à ma femme et à mes enfants la possibilité de devenir bilingue.

Pourquoi as-tu opté pour le Canada et pas les Etats-Unis?

Ce pays m’attirait pour différentes raisons : la culture bilingue (français/anglais), assurant une acclimatation en douceur, et mixte (Europe/Etats-Unis), intégrant le meilleur des deux mondes, et les grands espaces naturels. Et les Ontariens m’ont fait une proposition intéressante.

Le déménagement de toute ta famille a dû demander une certaine organisation ?

Ma femme et moi avons choisi le mois de juin pour ne pas perturber le cycle scolaire des enfants et leur laisser quelques mois d’adaptation avant de commencer l’école au Canada. Il y a eu les formalités administratives obligatoires (permis de travail, passeports). Puis, la vente de nos biens (voitures) et la location de notre maison. Nous avons choisi celle au Canda sur Internet. Nous avons fait les cartons et les avons expédiés sur place par la voie maritime un mois avant notre départ.

N’as-tu jamais eu de doute ?

Oui, au moment de quitter la France à l’aéroport, j’ai enfin réalisé que je quittais mon pays et mes racines.

Une fois sur place, comment vous êtes vous débrouillés, ta famille et toi ?

Le premier mois, nous avons improvisé. Nous avons passé la première semaine à l’hôtel. Pour le permis de conduire, nous n’avons pu l’obtenir dans le premier bureau visité, nous avons donc opté pour un bureau de campagne où le précieux sésame a été délivré en 10 minutes (présenter un permis ontarien est indispensable pour acheter une voiture). N’ayant pas pris suffisamment d’argent liquide, nous avons vécu quelques jours difficiles en attendant le premier salaire. Mais, après un premier mois épique, les choses se sont rapidement stabilisées.

Connaissais-tu le Canada avant de partir?

J’ai eu la chance de collaborer avec des chercheurs Montréalais et j’ai passé deux semaines à Montréal en 2006. A l’époque, notre groupe lillois travaillait avec les chercheurs de l’université McGill sur un important projet d’association génome entier financé par Génome Canada. J’avais été impressionné par les plateformes technologiques et l’organisation de nos collègues canadiens. Ce fut une expérience très positive, d’autant que le premier article issu de la collaboration, publié dans la revue Nature, fut le second papier le plus cité au monde dans les sciences biomédicales en 2007. Cette expérience a sans nul doute joué un rôle dans ma décision d’émigrer au Canada.

La manière de vivre et de travailler des Canadiens est-elle très différente de celle de faire des Français ?

J’ai ressenti un choc culturel en émigrant en Ontario. Les Ontariens sont très accueillants envers les immigrants et pour cause, un pourcentage important des habitants ne sont pas nés en Ontario. Cet immense pays est très peu peuplé (30 millions d’habitants). L’immigration est vue de manière positive. Les gens ont une culture pionnière : ils n’hésitent pas à relever des défis et à créer des entreprises. Ils n’ont pas peur de l’échec (le faible taux de chômage en Ontario aide). Cela commence dès le plus jeune âge. Les étudiants travaillent à temps partiel ou montent leurs micro-entreprises pour tondre les pelouses, promener les chiens ou ramasser la neige. Les canadiens préfèrent le pragmatisme à la théorie (mon fils de 8 ans fait des recherches sur Internet et présente ses projets devant ses camarades avec un diaporama Power Point!). Les canadiens travaillent davantage et plus longtemps que les français. Ils réduisent la pause déjeuner au minimum pour partir plus tôt le soir (le dîner est à 18h). La gestion du temps est impressionnante, sur le lieu de travail on discute peu entre collègues en dehors des réunions et on agit. Les congés payés varient de une à cinq semaines (selon l’entreprise et l’ancienneté), les congés sans soldes sont par conséquent fréquents. Le niveau de vie est plus élevé qu’en France, mais le niveau moyen d’éducation est plus faible, pour la simple raison que les études universitaires coûtent cher (entre 15 000 et 60 000 $ par an).

La recherche en biologie santé au Canada est-elle très en avance/en retard par rapport à celle qui se fait en France ? Quelles différences as-tu notées ? Donne-t-on aux chercheurs les moyens de travailler ? L’Université canadienne a-t-elle un mode de fonctionnement très différent de son homologue française ?

Au Canada, la recherche en biologie santé est d’un très bon niveau. McMaster arrive première sur le plan national en termes de production quantitative et qualitative (impact facteur) d’articles par chercheur. Cela n’est pas dû au hasard. La sélection commence dès l’entrée à l’université et se poursuit durant tout le cursus. Seuls les meilleurs sont acceptés. Les critères de recrutement des académiques ne sont pas différents. La stratégie de recrutement des nouveaux personnels de recherche est méthodiquement planifiée. Concernant le financement de ces derniers, il y a un abysse entre la France et le Canada. Les postes permanents sont très rares au Canada et ne concernent que certains professeurs. Le salaire de la majorité des académiques (professeur associé ou professeur) provient de l’obtention de chaires ou de prix de recherche. Les plus jeunes (professeurs assistants) sont parfois financés par les fonds de recherche des professeurs seniors, mais ils sont fortement encouragés à décrocher une chaire dès que leur dossier le leur permet. Il s’ensuit un phénomène simple : les chercheurs peu productifs ne voient pas leurs chaires renouvelées et disparaissent du paysage de la recherche. A titre d’exemple, j’ai obtenu une Chaire de Recherche Canada pour financer mon salaire mais en cas d’échec l’université ne finançait mon salaire que six mois sinon c’était la porte! Les espaces de laboratoire sont aussi régulièrement réattribués en fonction du montant des financements obtenus par chaque scientifique. Obtenir de l’argent pour les équipements est relativement facile, grâce à la Fondation Canadienne pour l’Innovation.

La compétition est, par contre, féroce pour l’obtention de financement de recherche (personnel et consommables) pour une raison historique : le Canada, dont la population est en expansion, a favorisé le recrutement d’un nombre important de jeunes académiques, mais sans augmenter le budget dédié au financement de la recherche (et la tendance se poursuit avec le gouvernement conservateur actuel). Comme les chercheurs doivent financer leurs personnels administratifs et leurs techniciens, il est très difficile de diriger une équipe de plus de 20 personnes. Heureusement, les donations privées sont beaucoup plus fréquentes qu’en France et aident les scientifiques à financer les programmes de recherche. Par exemple, l’homme d’affaires Canadien Michael G. DeGroote a versé 105 millions en dons à McMaster au cours des 20 dernières années.

Autre point important : l’université récompense le travail de ses étudiants et chercheurs par des prix. L’université vous fait sentir que vous êtes importants et que vous faites partie de la famille. Les chercheurs sont évalués sur une base annuelle par des algorithmes évaluant les scores de recherche, d’enseignement et d’administration. Chaque chercheur est interrogé par le chef du département, qui rédige une lettre énumérant les points positifs et les points à améliorer. Le processus de promotion suit des règles d’équité très strictes.

Pourrais-tu me rappeler ton cursus ? Es-tu biologiste de formation?

J’ai fait mes études universitaires à Lille, avec une dominante en biologie, physiologie, génétique et bio-statistiques. En Master I, je me suis spécialisé en océanologie. J’ai travaillé à la station marine de Wimereux où j’ai des souvenirs inoubliables de sorties en mer très agitée! Comme les bourses de thèses étaient rares dans cette thématique, j’ai décidé de faire mon Master 2 et ma thèse à l'Institut national agronomique Paris-Grignon sur la génétique quantitative des plantes. Puis j’ai répondu à une annonce de post-doc et rejoint le laboratoire lillois de Philippe Froguel. J’ai ensuite été recruté par l’Inserm comme chargé de recherche en 2005 et nommé directeur de recherche en 2010.

Tes recherches sont axées sur la génétique de l’obésité ? Quelle est ta thématique de recherche exactement?

Mon travail consiste à découvrir les gènes de prédisposition à l’obésité et à évaluer leurs interactions avec les facteurs environnementaux (l’activité physique, l’alimentation) et la réponse aux traitements de l’obésité (régimes, médicaments, chirurgie). Depuis mon arrivée à McMaster, j’ai étendu mes champs de recherche à l’identification de gènes de prédisposition à l’obésité chez différentes ethnies et à leur impact dans les désordres psychiatriques.

Pourquoi cette thématique t’intéresse-t-elle ?

Parce que l’obésité est une maladie difficile à soigner et associée à une liste interminable de complications de santé (diabète, hypertension, maladies cardio-vasculaires, arthrose précoce, apnées du sommeil, stéatose hépatique, dépression). L’obésité représente une part importance des dépenses de santé publique et réduit de façon substantielle la durée de la vie. Cette maladie est aussi associée à une diminution de l’estime de soi, de la qualité de la vie et de la réussite sur le plan social, familial et affectif. Notre modèle de société dit civilisé fabrique des obèses puis les juge et les discrimine. Cette situation doit changer. Comme l’obésité a une importante composante héréditaire, mes recherches visant à identifier les facteurs génétiques de prédisposition pourraient aider à mieux comprendre, prévenir et soigner cette maladie.

Combien de publications as-tu à ton actif depuis que tu es au Canada ?

J’ai signé ou co-signé 23 articles depuis mon arrivée au Canada mais une partie importante de ces articles proviennent de mes travaux à Lille et des collaborations que je continue d’entretenir avec mes collègues français. Si on se limite aux publications made in McMaster, j’ai signé ou co-signé quatre articles et neuf sont actuellement soumis, en révision ou sous presse. Les choses prennent du temps car il y a trois ans, il n’y avait encore rien à McMaster en termes d’infrastructure pour les études d’association génétique et pour le séquençage à haut débit. Il faut aussi du temps pour obtenir les financements, recruter et former le personnel technique et administratif et optimiser les plateformes techniques.

Quelles pistes te reste-t-il à explorer ?

L’essentiel des gènes restent à découvrir dans le domaine de l’obésité. Nous connaissons mal les gènes de prédisposition spécifiques à certaines ethnies (Africains, Latinos, Asiatiques, Indiens, Canadiens natifs, populations du Moyen Orient) et peu les interactions entre les gènes de prédisposition et les facteurs d’environnement modulant le risque d’obésité (l’arrêt de la consommation de tabac, le faible nombre d’heures de sommeil). Nous commençons seulement à comprendre comment le patrimoine génétique module la réponse aux traitements de l’obésité. Nous ne savons pas si l’application de mesures préventives pour lutter contre l’obésité sera plus efficace à l’échelle de la population entière ou de sous-groupes de populations à haut risque génétique.

Qu’est-ce qui te motive le plus dans le poste que tu occupes ?

Peu de temps après mon arrivée à McMaster, j’ai discuté avec Jack Hirsch, scientifique de renom dont les recherches ont révolutionné le traitement en matière de thrombose veineuse. Il m’a demandé quel était mon domaine de recherche. J’ai répondu la génétique de l’obésité. Il m’a dit ces quelques mots : « Mon conseil sera simple : ton objectif doit être d’éradiquer l’obésité de la planète ». Son conseil n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. C’est cette idée qui me motive tous les jours dans mon métier, l’espoir de faire une différence dans le monde dans lequel je vis par mes recherches, et d’avoir un impact positif pour un grand nombre de personnes et de générations. L’apprentissage de connaissances nouvelles, la remise en cause des idées reçues par l’approche scientifique et l’échange avec des collègues inspirés me plaisent également beaucoup.

Et à l’inverse, y a-t-il des aspects de ton travail que tu n’aimes pas ?

Pas vraiment, j’aime tout. Etre chercheur est un très beau métier. J’ai juste parfois un peu de mal avec les procédures administratives.

As-tu des regrets dans ta carrière?

J’aurais du tenter médecine!

Qu’est-ce qui te manque le plus de la France ?

Les réunions de famille et les nombreuses activités entre amis. Les pauses café entre collègues. Les livres en français. L’élégance à la française. Les croissants. La bière d’abbaye Orval. Le Saint Estèphe.

Envisages-tu de revenir un jour ?

Pas dans l’immédiat, j’ai de nombreux projets en tête que je tiens à réaliser et je me plais beaucoup au Canada. Cependant, une partie de moi ne peut s’empêcher de penser qu’il serait dommage de ne pas faire bénéficier mon pays de cette unique expérience acquise à l’étranger.

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