Juergen Siepmann, Unité Inserm U1008 (Lille)

Juergen Siepmann dirige l’Unité Inserm U1008 aux Facultés de Pharmacie, Médecine et Chirurgie Dentaire de Lille depuis 2010. D’origine allemande, le chercheur, qui vit en France depuis 7 ans et demi, ne tarit pas d’éloges sur la manière dont est organisée la recherche dans notre pays.

Pourriez-vous m’expliquer votre thématique de recherche ?

A l’U1008, nous étudions les médicaments et les biomatériaux qui contrôlent la vitesse de libération du principe actif (composant « actif » d’un médicament responsable de l’effet thérapeutique). Nous cherchons la meilleure façon de l’administrer au patient, en nous assurant qu’il arrive intact à son site d’action dans le corps humain (dans le cerveau par exemple). Malheureusement, de nombreux principes actifs, au potentiel thérapeutique important, échouent en pratique parce qu’ils sont rapidement dégradés dans l’organisme ou parce qu’ils ne peuvent franchir certaines barrières (telles les muqueuses du tube digestif). Par conséquent, ils n’atteignent pas leur cible et ne peuvent soigner la maladie. Ce phénomène est appelé « faible biodisponibilité ». Nous cherchons à augmenter cette biodisponibilité, en protégeant le principe actif contre la dégradation. L’idée est de donner au principe actif « toutes ses chances » de traiter la maladie. Nous effectuons beaucoup d’expériences in vitro (comme des tests sur des cellules), sur de petits animaux, et parfois sur l'homme lors d'études cliniques.
La particularité de l’U1008 est unique. Chaque Faculté de Pharmacie possède un laboratoire de Galénique (la pharmacie galénique est la mise en forme d’un principe actif pour qu’il soit administrable au patient sous forme de comprimé, capsule, solution injectable ou implant). Mais à Lille, notre laboratoire est le seul à se focaliser sur l’élucidation des mécanismes qui contrôlent la libération du principe actif (quelle est l’importance de la dissolution du principe actif, de la diffusion, du gonflement, de la dégradation ... ?).
La connaissance précise des mécanismes de libération du principe actif permet l’utilisation de modèles mathématiques qui remplacent partiellement les expériences. Idéalement, nous pouvons prédire la composition nécessaire d’une forme galénique (principe actif plus excipient) pour obtenir la vitesse de libération désirée par des simulations théoriques. Cela aide les chercheurs à progresser plus rapidement, réduit les coûts et augmente la sécurité du médicament.

Pourquoi vous êtes-vous passionné pour ce domaine en particulier ?

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment un médicament à libération contrôlée du principe actif fonctionne. Un tel remède peut être beaucoup plus efficace qu’un médicament à libération immédiate du principe actif. Il y a beaucoup d’exemples sur le marché. Or, curieusement, nous en comprenons rarement correctement les mécanismes. Cela pose problème pour le développement de nouveaux médicaments. Cela nécessite de nombreuses séries d’expériences « trial-and-error » qui coûtent cher et nécessitent beaucoup de temps.
De plus, j’adore les mathématiques ! Et c’est une application très intéressante des mathématiques.

Quel est votre parcours, qu’est-ce qui vous a amené à diriger un labo Inserm ?

J’ai suivi des études de pharmacie à Berlin, où j’ai rencontré ma femme en année d’échange avec le programme ERASMUS. Je suis ensuite parti faire mon post-doc à Angers avant de retourner à Berlin. J’ai obtenu un poste équivalent à celui de maître de conférences avant de revenir en France pour diriger ce laboratoire lillois.

Pourquoi êtes-vous revenu en France ?

Le système de recherche en France a d’énormes avantages. Par exemple, l’interdisciplinarité est grandement facilitée, ce qui n’est pas le cas en Allemagne. Là-bas, il y a beaucoup d’équipes purement médicales ou purement pharmaceutiques mais peu d’équipes mixtes interdisciplinaires comme en France. Le système français est beaucoup plus flexible que son homologue allemand. En plus, en France, il y a davantage de postes permanents d’enseignants chercheurs et de chercheurs. En Allemagne, en galénique, il y a un professeur avec un ou deux maîtres de conférences qui font beaucoup d’enseignement. Très souvent, le professeur est seul avec ses post-doctorants et doctorants. Et s’il en a une quinzaine, il a beaucoup de travail ! Mes collègues allemands m’envient ma liberté quand je raconte que j’ai tant de professeurs et maîtres de conférences qui m’épaulent !

A ce propos, combien de personnes travaillent dans l’U1008 ?

Le laboratoire accueille une dizaine de professeurs PU(-PH) et maitres de conférences MCU(-PH), cinq techniciens/administratifs, une quinzaine de doctorants et post-doctorants et environ 10 stagiaires par an.

Pensez-vous rentrer en Allemagne un jour ?

Non, jamais.

Que pensez-vous de la qualité de la recherche faite en France ? Par rapport à celle faite en Allemagne ?

Il y a des équipes françaises de très haut niveau. Et celles qui se donnent les moyens de leurs ambitions sont récompensées. Elles reçoivent davantage de soutien (budget, dotation annuelle, postes, équipement). Le système français est basé sur le mérite et est plus juste que son homologue allemand. De plus, si un chercheur Inserm/CNRS ou un enseignant-chercheur souhaite quitter un laboratoire, il peut le faire alors qu’en Allemagne, cela lui serait difficile, voire impossible.

Que pensez-vous de la manière dont fonctionne la recherche en France (fonctionnement complexe, lourdeur administrative, faible évolution de carrière…) ?

Pour moi, le système fonctionne très bien. Ce n’est pas un handicap. Au contraire. Notre unité a deux tutelles, l’Inserm et l’Université Lille 2, donc deux supports. Et en ce qui concerne l’évolution de carrière, devenir directeur d’une unité de recherche est plus probable qu’en Allemagne.

Qu’est- ce que le système français a à prendre de son homologue allemand ? Et vice versa ?

Il y a des avantages et des désavantages dans les deux pays. En Allemagne (comme aux Etats-Unis), après la thèse, on ne rentre pas immédiatement dans un système de poste à vie. Les gens ont plus de pression et doivent être très actifs (plus que s’ils obtenaient tout de suite un poste à vie). En plus, en Allemagne, il faut changer d’université pour devenir professeur. Il faut recommencer ailleurs, c’est une obligation.

Dernière question : petit, vous imaginiez-vous chercheur ?

Oui absolument. Mon père était chercheur en microbiologie. Sa thématique de recherche portait sur les champignons dans les forêts. Mon père m’a communiqué sa passion pour la recherche. Et comme ma mère était pharmacienne, je savais que cette discipline apportait de nombreuses connaissances dans différents domaines comme la chimie, la biologie, l’ingénierie… J’ai longtemps hésité avec les mathématiques pures… Mais comme à 18 ans, c’est difficile de choisir sa voie, je me suis laissé des portes ouvertes. Et comme je fais beaucoup de modélisation, j’utilise souvent les mathématiques. Donc je suis un chercheur comblé !

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