Sébastien Bouret, coordinateur scientifique du Laboratoire international associé « Neurobese »

Sébastien Bouret a été bien inspiré de ne pas écouter ses professeurs qui le dissuadaient de suivre des études de biologie à l’université et lui conseillaient d’intégrer une école d’ingénieurs. Lui voulait devenir biologiste. Et il y est parvenu. Chargé de recherche CNRS dans une équipe Inserm à Lille, Sébastien Bouret, 36 ans, dirige aujourd’hui le Laboratoire international associé « Neurobese »* basé à Los Angeles. Il partage donc son temps entre la France et les Etats-Unis.

D’où vous vient cette passion pour la biologie ?

J’ai toujours aimé la biologie. J’adore les poissons. J’avais une quinzaine d’aquariums chez mes parents quand j’étais adolescent. J’élevais des espèces rares. Après mon Baccalauréat que j’ai obtenu avec la mention « Bien », je suis allée à l’université pour étudier cette discipline.

Vous travaillez sur les origines précoces des maladies qui se développent à l’âge adulte, telle l’obésité. Qu’est-ce qui vous a amené à cette thématique de recherche plutôt originale ?

Entre 1998 et 2001, j’ai soutenu ma thèse dans l’unité Inserm U422, dirigée par Jean-Claude Beauvillain. Jean-Claude était un mentor pour moi. Il m’a initié à la neuroendocrinologie*, qui associe physiologie et neurosciences, mes deux disciplines de prédilection. Et en 2001, je suis parti aux Etats-Unis pour mon post-doctorat. J’étais basé dans le laboratoire de Richard Simerly, à l’« Oregon Health and Science University », à Portland, dans l’Oregon. Ce séjour américain est à l’origine de ma thématique et d’un nouveau domaine de recherche : la programmation centrale de l’obésité.

Pendant votre thèse, vous effectuez des recherches sur la reproduction, comment en êtes-vous arrivé à œuvrer sur l’obésité ?

Le dénominateur commun entre ma thèse et mon post-doctorat est le noyau arqué, un sous noyau du cerveau, situé dans l’hypothalamus. Cette région, qui rassemble les centres de commande des grandes fonctions de l’organisme, contrôle à la fois la prise alimentaire et la reproduction. Il y a donc une forte interaction entre le statut nutritionnel et celui de la reproduction.

Dans le passé, en cas de famine, l’être humain mettait son système de reproduction sur « off ». Si la mère n’avait pas suffisamment à manger pour elle-même, elle en aurait encore moins pour son enfant. Donc quand il n’y avait pas assez de nourriture, il n’y avait pas de reproduction.

L’homme a toujours connu des périodes de famine. Mais plus depuis 50 ans. Le problème actuel de l’obésité vient de l’environnement qui s’est transformé en très peu de temps sur l’échelle de l’évolution. Depuis une cinquantaine d’années, notre mode de vie s’est considérablement sédentarisé. Et avec la sédentarité, il y a eu la baisse des dépenses énergétiques. Quant à nos apports alimentaires, ils n’ont cessé d’augmenter. Or, nos gènes n’ont pas changé pour autant. Ce sont toujours les mêmes que ceux de nos ancêtres, programmés pour prendre un maximum de poids et pour stocker les calories en prévision d’éventuelles famines (nous nous tournons d’ailleurs naturellement vers la nourriture riche en graisses et en sucres). C’est une question de survie. Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus de famine.

Il y a toujours eu cette guerre sur l’origine de l’obésité : est-elle génétique ou environnementale ? C’est une combinaison des deux. Aujourd’hui, nous avons et les gènes et l’environnement pour devenir obèse.

Les chiffres de l’OMS sont d’ailleurs assez éloquents. A l’échelle mondiale, le nombre de cas d’obésité a doublé depuis 1980. Le surpoids et l’obésité sont le cinquième facteur de risque de décès au monde. Au moins 2,8 millions d’adultes en meurent chaque année. Etes-vous confiant d’aboutir à un traitement grâce à vos travaux ?

L’obésité est une maladie cérébrale, beaucoup plus difficile à traiter qu’il n’y parait. Il faut cibler le cerveau, les centres de l’addiction impliqués dans d’autres fonctions physiologiques que la prise alimentaire. C’est là tout l’enjeu de nos travaux.

Vos travaux de post-doctorat ciblent la corrélation entre malnutrition néonatale et obésité ?

Oui. Jusqu’à présent, nous savions qu’un enfant qui se nourrissait mal avait toutes les chances d’être en surpoids ou obèse. Nous connaissions également les risques de transmission de la maladie qu’une mère, obèse ou diabétique pendant sa grossesse, faisait courir à son bébé. Mais les mécanismes en jeu étaient très peu connus. Les expériences menées en laboratoire sur des souris ont permis de les décrire. J’ai découvert que des privations alimentaires, pendant la grossesse ou la petite enfance, prédisposaient à l’obésité. La faute à un manque de leptine, une hormone qui régule la prise alimentaire. Au stade postnatal, la leptine favorise la pousse des axones et des neurones responsables, à l’âge adulte, de la régulation de l’appétit et du poids. Son déficit contrarie donc la formation des connexions neuronales au niveau du noyau arqué. C’est la première fois que l’on démontrait de façon assez convaincante que les réseaux neuronaux du cerveau étaient un des mécanismes sous-jacents.

Ces travaux ont connu un certain succès. Ils ont même fait l’objet d’une publication dans une célèbre revue ?

Oui, ils ont été publiés dans « Science ». L’article a également été décrit par « Nature Medicine » comme l’une des dix études les plus significatives de 2004. Sans compter les nombreux écrits publiés dans les médias…

La publication dans « Science » a-t-elle été déterminante pour la suite de votre carrière ?

La publication de mes travaux en 2004 dans la revue « Science » tombait à point nommé puisqu’en 2005, je postulais à l’Inserm et au CNRS. Or, à cette époque, il y avait très peu de postes. J’ai eu de la chance d’en obtenir un de chargé de recherche CNRS.

C’est également en 2005 que vous créez, avec Vincent Prévot, l’unité Inserm U816 dédiée aux recherches sur le développement de l’hypothalamus et le rôle des hormones dans ce processus biologiques ?

Oui, Vincent a repris la direction du laboratoire dirigé par Jean-Claude Beauvillain parti en retraite.

Et en quelle année le Laboratoire international associé « Neurobese » voit-il le jour ?

En 200 ?, Richard Simerly est nommé au « Saban Research Institute » à l’Hôpital pour enfants de Los Angeles. Il déménage en Californie et me propose alors de fonder le Laboratoire international associé. Le projet aboutit en 2008.

Vous qui travaillez sur les deux continents et êtes en mesure de comparer, que pensez-vous de la qualité de la recherche faite en France ? Par rapport à celle faite aux Etats-Unis ?

La France n’obtient pas autant de Prix Nobel que les Etats-Unis et le Japon mais globalement, la recherche française est d’excellente qualité, et surtout à l’Inserm.

Que pensez-vous de la manière dont fonctionne la recherche en France? Qu’est- ce que le système français a à prendre de son homologue américain ? Et vice versa ? Que faudrait-il changer ?

En France, nous avons la chance extraordinaire d’avoir des salaires garantis à vie (ceux des chercheurs, des techniciens et des post-doctorants). Aux Etats-Unis, quand le contrat se termine, il n’y a plus d’argent pour rétribuer le personnel. Mais le montant des contrats de recherche français ne représente pas grand-chose (un financement de l’Agence Nationale de la recherche ou ANR = 50 000 euros/an). Aux Etats-Unis, on obtient des financements (grant) de 1,6 millions de $. En France, nous sommes donc contraints de faire 10 fois plus de demandes.

Mais nous arrivons peu à peu au système américain. Il y a 10 ans quand je suis parti, il n’y avait pas de contrat privé, il n’y avait pas de financement de l’ANR, nous travaillions avec l’argent du laboratoire.

Le partenariat avec l’Université est très important aux Etats-Unis. Le problème de la France est qu’elle n’a pas d’identité universitaire. Quand vous parlez de l’Université de Lille, personne ne connaît en dehors de la France. Alors que tout le monde connaît l’Inserm et le CNRS. Mais l’indépendance de l’université risque de changer la donne.

Autre source de comparaison entre la France et la Etats-Unis, l’institut de santé unique : Pensez-vous que l’Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) ait une chance de fonctionner ? Sur le modèle du National Institutes of Health (NIH) ? Ou selon vous, ce sera une entité de plus ?

Il faut tendre vers le système NIH. Le problème c’est que le NIH a été construit de zéro alors qu’en France, nous avons déjà de nombreuses institutions existantes. Et nous ne pouvons gommer l’historique de chaque institut. Il y aura, certes, beaucoup de compétition, beaucoup resteront sur le carreau, peu en sortiront grandis. Mais est-ce que les labos qui ne publient jamais doivent survivre ? C’est une question que je me pose.

Le NIH n’a-t-il que des avantages ?

Non, au NIH, il n’y a pas de place pour l’innovation. Aux Etats-Unis, il est inutile de présenter un projet à haut risque financier, il ne recevra jamais d’argent. Contrairement à l’Inserm, qui laisse davantage de liberté et de marge de manœuvre. En France, nous avons la liberté de monter des projets originaux, mais nous avons peu de moyens.

En somme, vous avez su tirer parti des avantages que présente chacun des deux pays ?

Effectivement, grâce à l’Inserm, j’ai pu mener des projets que je n’aurais même pas envisagé aux Etats-Unis.

Légendes:

*« Neurobese » est le fruit de la collaboration entre l’équipe 2 de l’Unité Inserm U837, dirigée par Vincent Prévot, à Lille et Richard Simerly de l’Hôpital pour enfants de Los Angeles.

* Neuroendocrinologie : étude de toutes les formes d'interactions entre le système nerveux et le système endocrinien : le contrôle que le premier exerce sur le second ou les actions que peuvent avoir les hormones sur le système nerveux.

^ Haut de page
Voir Modifier Créer ici
Facebook Twitter Google+ Linkedin Viadeo Delicious StumbleUpon Evernote Scoop it Netvibes